Mata Tohora : l’œil protecteur des baleines de Polynésie
Les eaux polynésiennes abritent bien des espèces fascinantes. Parmi elles, les baleines à bosse, qui rejoignent nos îles chaque année entre juillet et novembre, mais aussi nombre de mammifères marins tels que les dauphins, cachalots, globicéphales, ou orques.
Des animaux sensibles à l’impact des activités humaines sur leur environnement. C’est pourquoi l’association Mata Tohora (« L’œil de la baleine ») œuvre depuis plus de 15 ans au service des mammifères marins en Polynésie française avec le soutien d’Air Tahiti Nui. Le travail de ses bénévoles répond à deux objectifs :
- Comprendre les animaux grâce à d’ambitieux projets de recherche scientifique locaux et internationaux,
- Et les protéger grâce à des campagnes de sensibilisation sur place.
Chaque sortie en mer mérite la plus grande vigilance pour protéger ces paisibles géants des mers.
À l’occasion de cette saison des baleines, Agnès Benet, océanologue et fondatrice de Mata Tohora, nous présente son association et les bons gestes d’observation respectueuse des mammifères marins.
Qu’est-ce qui t’a amené à créer Mata Tohora ?
« Arrivée en Polynésie en 2004, j’ai constaté que certains enfants du Fenua n’avaient pas la possibilité d’aller en mer et de découvrir les baleines et les dauphins. C’est ce qui m’a conduite à créer La Journée de la Baleine, pour permettre aux enfants et aux jeunes des quartiers prioritaires et/ou en situation de handicap de rencontrer les cétacés en mer, dans le respect des animaux.
Pour porter cet événement, j’ai créé en 2013 Mata Tohora, qui signifie « l’œil de la baleine ».
Chercheuse en océanologie et spécialiste des cétacés, j’avais également créé dès 2010, en collaboration avec la DIREN (Direction de l’Environnement), un réseau d’intervention pour les mammifères marins en difficulté. Cette démarche s’est naturellement poursuivie avec Mata Tohora et la DIREN, jusqu’à l’officialisation du Réseau Local d’Échouage (RLE).
Aujourd’hui, Mata Tohora agit sur les cinq archipels de la Polynésie française grâce à un réseau de bénévoles formés pour intervenir rapidement lors d’échouages ou lorsqu’un cétacé est en difficulté : animal pris dans un filet ou une ligne perlière, échouage vivant ou mort, etc.
L’association s’appuie également sur une équipe de chercheurs en biologie marine et de vétérinaires pour développer des programmes de recherche innovants, mieux connaître les cétacés, identifier les menaces qui pèsent sur eux et proposer des mesures de protection adaptées.
Notre force repose sur cette approche pluridisciplinaire et collective, qui réunit chercheurs, vétérinaires, professionnels et bénévoles autour d’un même objectif : mieux connaître les cétacés pour mieux les protéger dans leur milieu naturel. »
« Améliorer les connaissances et les transmettre, former, informer, sensibiliser et agir : telles sont les missions de Mata Tohora »
Quelles ont été vos actions phares depuis sa création ?
« À partir de 2010, la pression due aux activités humaines a augmenté sur les baleines et les dauphins en Polynésie, à l’instar de nombreux pays dans le monde. J’ai créé le programme “C’est Assez, Respectons-les !” avec le soutien de la Direction de l’Environnement. Il s'agit de communiquer sur l’eau, auprès de chaque embarcation, et à terre avec notamment le relais des médias, pour sensibiliser sur les observations respectueuses et les règles d’approche du Code de l’Environnement.
Avec ce programme, nous avons sensibilisé des milliers de personnes sur l’eau et bien plus encore à terre avec une large couverture en Polynésie, France, Canada, Suisse, Espagne, Écosse, etc. avec plus de 1150 émissions radio, télévisées, reportages, documentaires, articles de presse, conférences, colloques, stands. »
Quelles évolutions as-tu constatées depuis la création de Mata Tohora ?
« Au fil de nos 15 années d’actions de sensibilisation, nous avons vu évoluer les comportements des usagers de la mer. Nous avons sensibilisé plus de 2 750 personnes différentes directement en mer, ainsi que plus de 5 300 enfants dans le cadre de nos actions pédagogiques.
Nous avons progressivement constaté une meilleure connaissance de la réglementation et une véritable prise de conscience de la nécessité de respecter les cétacés et de leur laisser l’espace dont ils ont besoin. À partir de 2023, nous avons notamment observé une nette amélioration du respect de la réglementation, ce qui nous a confortés dans l’idée que la sensibilisation porte ses fruits.
C’est aussi ce qui nous a donné la motivation de poursuivre toutes ces actions, menées bénévolement, qui a encouragé nos partenaires à continuer à nous soutenir et sans lesquels tout cela ne serait pas possible.
Mais rien n’est jamais acquis et chaque documentaire ou publicité peut venir renverser tous ces efforts. Depuis le début de la saison 2026, nous recevons à nouveau de nombreux signalements de dérangements. Nous nous organisons donc avec notre équipe pour retourner sur le terrain, rappeler les règles et contribuer à leur respect. Après 15 ans à expliquer cette réglementation et à sensibiliser les usagers, nous savons que la présence sur le terrain, l’information et le dialogue sont essentiels pour faire évoluer durablement les comportements et protéger les cétacés.
Les contenus des documentaires à grande audience peuvent fortement influencer les comportements. Il est donc essentiel que les images montrant des interactions avec les baleines s’accompagnent d’un message clair sur le respect des distances réglementaires et l’interdiction de les toucher. Nous espérons que les futurs contenus contribueront ainsi à renforcer nos efforts de sensibilisation menés depuis 15 ans : observer les baleines, oui ; les toucher ou rechercher l’interaction, non. »
Sur quel projet travaillez-vous en ce moment ?
« Depuis 2025, nous avons lancé Odyssey for Life, un programme de recherche international consacré à la migration des baleines à bosse entre la Polynésie française, où elles viennent se reproduire et mettre bas, et l’Antarctique, où elles se nourrissent.
C’est une véritable épopée scientifique, culturelle et humaine, menée avec une équipe internationale d’une vingtaine d’experts et fondée sur une approche multidisciplinaire combinant génétique, écotoxicologie, acoustique, ADN environnemental et photo-identification.
Notre programme de recherche a déjà généré de nouvelles connaissances scientifiques qui renforcent la valeur de conservation de l'initiative Odyssey for Life et pose ainsi les bases solides des futures actions collaboratives de recherche et de gestion.
En 2026, avec notre programme complémentaire, Puhā Tohorā, nous allons encore plus loin en développant l’étude génétique et sanitaire à partir du souffle des baleines, notamment de leur microbiote. Cette méthode non invasive, réalisée à l’aide d’un drone, permet de recueillir des informations précieuses sur leur état biologique et leur santé, sans perturber les animaux.
Il s’agit d’une première en Polynésie. Nous mobilisons des compétences scientifiques spécialisées afin de développer et d’adapter cette méthode au contexte polynésien, notamment avec le soutien de l’OFB (Office français de la biodiversité) à travers le programme TeMeUm.
Avec ces deux programmes de recherche, l’enjeu est de mieux comprendre les baleines tout au long de leur cycle migratoire, afin de mieux identifier les pressions auxquelles elles sont exposées et de contribuer à la conservation de ces populations à l’échelle internationale. »
Comment Air Tahiti Nui vous accompagne-t-elle dans vos actions ?
« Air Tahiti Nui est un partenaire précieux de Mata Tohora depuis sa création en 2013. Son soutien nous permet de faciliter nos déplacements et nos missions scientifiques, mais aussi de faire rayonner nos actions et nos messages de conservation bien au-delà de la Polynésie.
Ce partenariat a une vraie cohérence : Air Tahiti Nui relie la Polynésie au reste du monde, et nous cherchons, à travers nos programmes de recherche et de sensibilisation, à mieux faire connaître et protéger le patrimoine naturel exceptionnel de la Polynésie.
C’est donc un partenariat dont nous sommes très fiers, et qui prend une dimension particulière puisque notre fondatrice, Agnès Benet, est ambassadrice Air Tahiti Nui pour la protection des mammifères marins.
À travers ce partenariat, Air Tahiti Nui nous permet à la fois d’agir sur le terrain, de partager nos connaissances et de porter la voix de la Polynésie à l’international. »
Quelles sont les étapes clés à venir pour Mata Tohora ?
« Les prochains mois seront particulièrement importants pour Mata Tohora. Nous allons poursuivre Odyssey for Life, avec l’analyse des données déjà collectées et la préparation de nouvelles missions scientifiques, dès août 2026, puis prochainement vers l’Antarctique, grâce à l’engagement de nos partenaires et collaborateurs.
Nous allons également développer Puhā Tohorā, consacré à l’étude du souffle des baleines, afin de structurer et valider cette méthode innovante en Polynésie.
Enfin, la saison des baleines qui approche sera l’occasion de poursuivre nos actions de recherche, de surveillance, de sensibilisation et de protection des mammifères marins sur le terrain.
L’objectif reste toujours le même depuis 2013 : transformer la connaissance scientifique en actions concrètes pour mieux protéger les baleines et leur environnement. »
Quels sont les bons comportements à adopter lorsqu’on croise un mammifère marin ?
« La première règle est simple : observer sans déranger. Lorsqu’on croise un mammifère marin, il faut lui laisser de l’espace, réduire sa vitesse et ne pas modifier sa trajectoire ou son comportement. Il ne faut jamais chercher à le poursuivre, le toucher, le nourrir ou à se rapprocher volontairement de lui.
C’est à nous de nous adapter à l’animal, et non l’inverse. Un mammifère marin, comme tout animal sauvage, doit pouvoir continuer à se déplacer, se nourrir, se reposer ou rejoindre ses congénères sans être perturbé par notre présence. »
Et plus spécifiquement si l’on veut partir en excursion d’observation de baleines ?
« Pour une excursion d’observation, il est important de choisir un opérateur engagé dans une démarche responsable et respectueuse de la réglementation. Nous avons ainsi mis en place le Label Mata Tohora, pour inciter les opérateurs à adopter des pratiques d’observation responsables et, d’autre part, guider les touristes qui souhaitent eux aussi s’inscrire dans cette démarche.
Une bonne observation ne se mesure pas à la proximité avec l’animal, mais à notre capacité à l’observer sans modifier son comportement.
Il faut respecter les distances et les temps d’observation, limiter le nombre de bateaux dans la zone d’observation, éviter les approches frontales et les poursuites, et rester particulièrement vigilant lorsqu’un baleineau est présent. »
« La plus belle rencontre est celle qui laisse la baleine totalement libre de poursuivre sa route et, si elle le souhaite, de venir à notre rencontre. »
Un dernier mot ?
« Je dirais simplement que protéger commence par comprendre. Les baleines et les dauphins ne sont pas seulement un spectacle extraordinaire à observer : ce sont des animaux sauvages, sensibles, qui jouent un rôle essentiel dans l’équilibre de l’océan.
À travers Mata Tohora, nous cherchons à mieux les connaître pour mieux les protéger. Respecter leur espace, c’est déjà participer à leur conservation.
Je voudrais également adresser un immense merci à la population, toujours plus nombreuse à nous soutenir et à nous faire confiance au fil des années, ainsi qu’à nos partenaires, qui nous accompagnent et rendent nos projets possibles.
Et surtout, je tiens à remercier toute notre équipe de bénévoles, engagée au quotidien, avec passion, rigueur et compétence. Leur investissement est essentiel à la réussite de nos actions de terrain, de nos recherches et de nos missions de sensibilisation.
La protection des cétacés est une mission collective : c’est grâce à cette mobilisation que nous pouvons continuer à agir concrètement pour elles et pour l’océan. »
Soutenir l'association Mata Tohora
Pour contacter les bénévoles ou retrouver toute l'actualité de Mata Tohora, rendez-vous sur les réseaux sociaux de l'association : @matatohora sur Facebook et Instagram.
Pour soutenir les actions de l'association, faites un don ou consultez les informations relatives à la mission Odyssey for Life sur le site dédié.
Crédit photos :
Mata Tohora